De mon canapé à la course la plus dure du monde

Quand j’ai eu la très belle surprise de recevoir en cadeau de Noël le livre de Grégoire Chevignard, je me suis réjoui tant j’avais entendu de bons échos de sa prose. A vrai dire, j’étais très curieux de voir ce qu’il avait dans le ventre. Rien que le titre est déjà un brin provocateur …

…De mon canapé… la couleur est annoncée avec une posture résolument anti testostérone, voire caricaturale du pantouflard qui passe des heures devant sa TV tout en alignant les bières au pied de la table basse servant de repose-pied.

…A la course la plus dure du monde… Quoi ? On parle bien du  Marathon des Sables ? Cette course avec 90% de finishers chaque année ? Certes on est très loin d’une promenade de santé mais quid du Tor des Géants ou de la Barkley alors ???

Oui décidément le titre est vraiment provocateur. Entrons dans le vif du sujet …

Le personnage principal

C’est l’histoire de Grégoire qui se met en scène dans un livre de 300 pages. Le livre débute quand il a 41 ans. Le tableau initial est assez édifiant pour qui pratique le sport assidûment.

Grégoire est chef d’une entreprise de plus de 50 employés. Marié, trois enfants, il n’a pas la moindre minute à consacrer à une quelconque activité physique, encore moins à son état de santé. Il aime la bonne chère et abuse consciemment de l’alcool et de plats en sauce dans les rendez-vous familiaux ou professionnels. Il n’a rien d’un obèse mais la balance lui affiche un surpoids évident parfaitement assumé.

L’histoire

Tout part d’un rendez-vous familial … Sa vie va basculer mais il ne le sait pas encore : il va recevoir en cadeau de Noël une inscription à une course sur route de 5 kilomètres. Le choc passé, il constate avec dépit que ses trois jeunes frères seront également de la partie. Et pour corser l’affaire, ils décident de concert de pousser le défi à 10km – même pas peur. Quitte à faire le déplacement, autant que ce soit pour quelque chose !

Le ver est dans le fruit. Impossible de faire marche arrière. Besoin de garder la tête haute face à cette provocation fraternaliste. Et la graine semée n’en finira plus de germer et croître …

Il prend le défi avec sérieux et, conscient de l’immensité béante de son ignorance en matière de running, entreprend de se documenter tous azimuts sur la question. Et même si le plan d’entrainement suivi avec douleur et assiduité ne lui a pas permis de brillamment remporter le défi de la fratrie, il sera le seul à poursuivre l’aventure de la course à pied bien au-delà de ce premier contact avec le bitume.

Sa ligne de conduite aussi délirante qu’efficace pour éviter l’inévitable dépression qui s’installe une fois l’objectif atteint : s’inscrire à une course plus démesurée avant même d’avoir couru la précédente.

Ainsi, un mois avant son premier marathon, six mois après avoir enfilé ses premières baskets, il s’inscrit à l’ultra Trail de Cote d’Or – 105 km au compteur – alors qu’il n’a pas la moindre expérience en matière de trail.

Il se confirme que je viens de découvrir un nouveau monde peuplé d’extraterrestres dont l’unité de mesure n’est ni le pied, ni la foulée, mais le marathon (Grégoire découvrant le concept de l’ultra-trail).

Et il répétera la blague autant de fois qu’il aura à se confronter à un défi plus gros que lui, avec une candeur déconcertante. N’importe quel autre esprit un brin rationnel serait pétrifié à l’idée même d’envisager des courses bien au-delà de la zone de confort. Grégoire préfère rêver en grand et vivre ses rêves, quitte à se prendre les murs en pleine face. Il a fait sienne la célèbre citation de Mark Twain :

Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait.

Je me suis amusé à noter sa progression, certes avec plus ou moins de réussite. En relatif de sa première course de 10 kilomètres, ça donne :

  • 5 mois : 1er semi-marathon (Paris)
  • 6 mois : 1er marathon (Paris)
  • 7 mois : 1er trail –> Trail de l’Yonne (63km, 1400m D+)
  • 8 mois : Ultra-Trail de Côte d’Or (105km, 3800m D+)
  • 10 mois : 6000D (65km, 3500m D+)
  • 11 mois : 24h en off sur un parcours maison de Paris à Chartre
  • 12 mois : 10km de Neuilly –> 12′ de mieux que l’année précédente
  • 14 mois : les Templiers (75km)
  • 15 mois : SaintéLyon (72km)
  • 18 mois : Marathon des Sables (250 km en 5 étapes)

… et je passe sur les marathons courus comme ça à l’entrainement. Il aura couru 2000 kilomètres dès sa première année de course à pied. C’est tout simplement vertigineux !!!

… et je passe sur les autres courses qu’il a couru dans les deux années qui ont suivi (Ultra-Marin, No Finish Line, Tor des Géants …)

Pourquoi un tel succès ?

Oui, après tout, qu’est-ce qui distingue ce livre de tous les autres sur le trail ? En effet, il n’est pas le seul à avoir eu un parcours fulgurant. Il ne sort pas de la masse par ses résultats. Des récits de course, il en existe plein le web – j’en sais quelque chose pour en écrire moi-même .

La grande force de ce livre est de livrer un témoignage tout en auto-dérision sur le monde de la course à pied en général. Un mélange de détachement journalistique et scientifique, une approche du sport complètement empirique et une authenticité totale dans cette expérience à grande échelle toute en essais-erreurs.

Le lecteur alterne fous-rire et sidération … mais, mais, comment ose-t-il, c’est complètement … stupide ce qu’il est train de faire … c’est un non-sens !!! Peut-être … n’empêche que cette méthode lui permet d’apprendre à vitesse grand V là où tellement d’autres stagnent. Il y a un côté François Pignon dans le personnage qui prête à sourire au premier abord, mais qui laisse admiratif au fil des pages.

Toutefois prenez garde !! Ce n’est qu’une façade : le garçon est finement intelligent, déterminé et apprend très vite de ses erreurs. Il tire parti d’une intuition aiguisée lui permettant de se bâtir une confiance inébranlable. Quand on connait l’influence du mental sur les performances en longue distance, on se dit qu’un tel atout maitre dans la manche ne peut que le pousser vers des sommets.

En sus, l’écriture est riche et enlevée. Les métaphores sont multipliées à l’envie. La monotonie de la narration chronologique est cassée par une grande variété de débats argumentés et étayés par des chiffres tirés de ses propres recherches et expériences. Grégoire nous embarque avec lui dans ses folies et on ne demande qu’à le suivre …

Et pour finir, en bonus, Grégoire nous offre gracieusement un lien pour télécharger son livre sur l’épopée du Tor des Géants, récit d’une qualité au moins égale !

La course la plus dure du monde ???

Grégoire est conscient qu’il a un peu survendu l’affaire. Il consacre un chapitre pour justifier ce titre et on y apprend notamment que c’est l’argument marketing que les organisateurs du Marathon des Sables avancent dans leur brochure anglophone. Maintenant on sait

La progressivité des distances

Évidemment en filigrane apparaît le sempiternel débat sur le respect d’une progressivité dans les distances de course. Grégoire répond à sa manière : « j’ai envie alors j’essaie« . Qui sommes-nous pour le juger ? Il connait le risque. Il sait qu’il s’expose à la blessure. Il a aussi la lucidité d’abandonner quand le corps lui dit stop. Il n’y va pas non plus à l’aveuglette : il se donne les moyens et s’entraine beaucoup pour aller au bout de ses rêves, même s’il avoue s’être trompé plus d’une fois sur le choix du bon plan d’entrainement.

Je vous invite à regarder cette interview de Grégoire par Emir des Lapins Runners en plein Ecotrail de Paris. Au-delà de l’originalité du document lui-même, les deux hommes partagent leur philosophie de course de 1:05 à 1:45. Inspirant !!

Pour ajouter ma pierre à l’édifice, je nuancerai un peu leurs propos. Oui il est très important de rêver en grand. Oscar Wilde disait « La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue. » Toutefois l’impact psychologique d’abandonner pendant la course de ses rêves est bien réel. Combien se sont dit « non, vraiment ce n’est pas pour moi ! » et ont finalement tout arrêté ? alors qu’avec un peu plus d’expérience et de préparation, il aurait pu en être tout autrement !

Dans le même temps, une course de 40 kilomètres est si différente d’une course de 160 kilomètres. A titre personnel, je trouve que le format 80 kilomètres est celui qui me convient le moins. Je me sens plus adapté à des courses dépassant les 24 heures. Sauf que si je m’en étais tenu à des 80 kilomètres et si j’avais attendu d’être à l’aise sur ce format, je ne serai jamais allé au-delà.

Il faut oser, oser tutoyer d’autres limites pour in fine aller plus loin dans la connaissance de soi. Comment savoir si vous avez des aptitudes en ultra-endurance si vous vous cantonnez au marathon ? Et pourquoi respecter un code de progressivité sur plusieurs années si vous avez des aptitudes manifestes pour l’ultra-endurance ? Dans ce sens, je rejoins Grégoire et Emir … vous rêvez de la Diagonale des Fous ? Alors concoctez-vous un planning béton sur six mois à un an et lancez-vous. Et ne croyez pas qu’une quelconque contre-performance à l’Ecotrail de Paris en guise d’amuse-bouche est un mauvais présage. Ça n’a tout simplement aucun rapport … Batissez-vous votre propre plan. Lisez. Parcourez internet. Avalez des heures de vidéos. Documentez-vous et rêvez en grand !!

Que l’inspiration et le désir ardent guident vos pas …

 

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