GRP Tour des Cirques 2018 – Le récit

Un grand merci de m’avoir suivi dans cette incroyable aventure !

Je vous assure qu’avec tout votre soutien, je me suis senti pousser des ailes … car oui pour une fois le live a plutôt bien reflété la réalité

Pour résumer, j’ai eu 3 heures de souffrance pour 26 heures de bonheur !! Ça restera un souvenir inoubliable et je suis convaincu que cette expérience m’a changé en profondeur …

Je dirais que j’ai connu quatre grandes phases : un départ très prudent (as usual), une remontada improbable, des forces qui m’abandonnent le deuxième jour et un final au courage.

Les premières heures

La température est fraiche à Piau (10°) et les nuages jouent avec les sommets, juste assez pour me laisser le temps de montrer à mes parents qui vont assurer mon assistance à quoi va ressembler la première boucle :

–       Moi (déterminé) : Vous voyez là-haut le sommet de la station ? Et bien c’est là qu’on va … et au final il faudra qu’on grimpe 10 fois ça !!!

–       Eux (interdits) : …

Je me positionne au fond du peloton. Le speaker chauffe la foule et les concurrents, mais seuls les premiers rangs répondent. Au fond, c’est silence de mort et visages fermés. On sait très bien ce qui nous attend …

Ils nous annoncent qu’on sera 580 à se lancer. Sur 800 inscrits, ça veut déjà dire que 220 ont fait un refus d’obstacle.

3, 2, 1, c’est parti … au son de Viva la vida de Coldplay (la vidéo ici : https://youtu.be/9l-fnDOXkuU … à 1:34, le type au chapeau, c’est moi )

On commence par 10’ de descente pour nous faire croire que c’est facile et enchainement direct par 800m de D+ en 5km. Et là comme souvent, je n’arrive pas à suivre le rythme du peloton et je suis décroché comme une trentaine d’autres âmes perdues. Pourtant je n’ai pas l’impression d’amuser le touriste.

Ça sera comme ça jusqu’au sommet : je n’arriverai jamais à recoller. Mais je ne panique pas : c’est tellement long ce qui reste à faire !!

A mi pente on entend le speaker hurler, c’est le premier qui vient de repasser à Piau … Déjà ???!!! … Interloqué ! Bon on s’y remet …

La descente qui suit est courte et raide. Je prends mon rythme et rattrape une trentaine de personnes.

Juste le temps de refaire les niveaux à Piau et de me rappeler qu’on vient de ne boucler que 8km en 1h45’ !!! Et c’est reparti pour le 2e col du jour : le Port de Campbieilh, extrêmement sauvage, une montée tout en lacets où on voit le sommet quasiment depuis la sortie de la station de Piau.

Et là que vois-je ? une file indienne multicolore à perte de vue. Et là je me retourne (mauvais réflexe), trois gruppettos très espacés et 4 personnes isolées déjà bien décrochées. Le voyage va être vraiment très long pour certains !

Et encore une fois je n’arrive pas à suivre le rythme sur les premiers lacets et je retrouve ma place dans les 30 derniers … pfffff … Il faudra attendre qu’un gentil garçon un peu pataud me dépasse pour lui emboiter le pas et me laisser trainer sans trop d’effort jusqu’au sommet.

Digression : j’ai constaté que la charge énergétique était bien moindre quand on est derrière quelqu’un qui fait le rythme plutôt que d’être celui-là. Rien à voir avec l’aspiration comme en vélo et pourtant c’est un fait : être derrière à suivre permet de récupérer !

Ciel couvert, tant pis pour les photos. On enchaine par 1h30 de descente en continu dans des chemins très piégeux bourrés de cailloux. Autour de moi, les entorses de cheville s’enchainent. J’assiste même à une luxation du genou … ambiance !!

A Gèdre, j’ai juste quelques douleurs aux genoux mais pas grand-chose comparé à d’autres qui n’arrivent déjà plus à marcher.

Encore une digression : lors de mon dernier stage trail, j’ai développé une technique en descente pour économiser genoux et cuisses et arriver frais comme un gardon en bas : j’imite le cheval de dressage (si, si, c’est vrai !! Ne riez pas ) Ça permet d’être très léger, d’avoir des appuis dynamiques et de se sentir aérien. Après, pour la note de  style … on repassera

… Jusqu’au lever du jour

A partir de là, le scénario est toujours le même, en montée comme en descente : les dix-quinze premières minutes, je suis décroché du groupe avec lequel je suis jusqu’à ce que la machine se mette en marche et là c’est parti !!! J’appuie sur l’accélérateur, le turbo s’enclenche et quelques minutes plus tard je salue nonchalamment avec un sourire faussement naïf mes ex compagnons de route une fois revenu à leur hauteur pour si possible les laisser sur place et enchainer avec les groupes suivants. Je sais c’est un peu écœurant comme attitude mais je vous assure que c’est hyper jouissif

Au fond de moi, je me dis que je vais bien finir par le payer à un moment, que je vais me heurter à un mur, mais je n’ai pas l’impression de puiser dans les réserves alors j’en profite !

Ca va durer comme ça jusqu’au lever du jour à Tournaboup, c’est-à-dire au 95e kilomètre après quasiment 23h de course. C’est juste improbable de penser qu’on peut tourner à ce régime le temps d’un double tour d’horloge, c’est pourtant bien ce qui s’est passé. C’est donc ça l’ultra ??!! Attention Seb, là tu tombes dans la suffisance et tu vas le payer cher !!

Quelques images qui m’ont marqué et que j’aimerais partager avec vous :

–       Ce coureur en tongs zigzaguant au milieu des pierres de la Hourquette d’Alans. Déjà qu’en baskets c’est l’enfer, mais, mais, mais … pourquoi ????

–       Ces deux japonais tombant en adoration devant une paroi rocheuse 10’ avant d’arriver à Gavarnie. Ont-ils vraiment cru que c’était le cirque de Gavarnie ??? Certes elle était belle mais de là à se prosterner …

–       Ce coureur face contre terre les bras en croix dans la montée du plateau du Sauguet au 30e km.

Moi : ça va ??

Lui : grmfblbl … j’en peux plus.

Moi : ah oui quand même !

–       Cet autre coureur assis sur un promontoire en pleine nuit dans la montée du cirque de la Glère, sourire béat.

Moi : La vue doit être chouette en plein jour.

Lui : j’ai mis la crème solaire et j’attends que le soleil se lève parce que ça va cogner fort.

Moi : ah oui quand même ! (bis )

–       Et encore un autre allongé en travers du chemin 100m après le ravito de Tournaboup (où il y a des lits), obligeant tout le monde à le contourner … parfois le sommeil peut nous prendre violemment sans crier gare

–       Le soleil baissant à l’horizon sur le cirque de Gavarnie. Ces couleurs chatoyantes … c’était magique !!!

–       Le tracé en plein pierrier dans le cirque de la Glère franchi à 4h du matin et les frontales des coureurs avançant en battue qui font danser les ombres des rochers dans la nuit … magique !!!

–       Les mers de nuage sur la crête surplombant le cirque de la Glère et les lucioles en file indienne dans le cirque … encore une fois magique

–       Ma frontale à 1000 lumens (merci l’anémo team ) … tellement puissante qu’elle en effrayait les coureurs devant moi quand j’arrivais derrière eux en descente. Leur réaction instinctive : s’arrêter net et se faire tout petit sur un côté. Au dixième comme ça j’ai pris un gros fou rire

–       Le ruban de pierres formé par le chemin grimpant à la Hourquette d’Alans, partant à l’infini dans le brouillard, à la nuit tombante. Un lacet, puis un autre, et encore un autre … enveloppés dans le silence cotonneux de ce brouillard épais. Mais où suis-je ? Où vais-je ? Quelle heure est-il ? Tous les repères sont brouillés …

La traversée du Néouvielle

Je n’ai pas dormi de la nuit.

Le Néouvielle, c’est beau mais c’est caillouteux, âpre et ça demande de l’engagement. C’est connu !

J’ai la tête légèrement nauséeuse. Je commence à saturer des barres, même salées, même protéinées. Je sens un peu d’irritation poindre le bout du nez. Faudra faire avec.

Je ne change pas une tactique qui marche : je raccourcis mes pas et augmente la fréquence. J’appuie fort sur les bâtons et j’arrive à la cabane d’Ayguecluse en 1h30 (le même trajet m’avait pris 4h en rando trois ans auparavant ) et on me prévient que je vais bientôt croiser les concurrents du 80 km dans la Hourquette Nère (avant dernier col).

Je me dis Chic ! Ça va me faire de l’animation et ça va m’empêcher de m’assoupir … si j’avais su …

Dans la montée, j’ai l’impression qu’une avalanche est en train de me tomber dessus : il en sort de partout, ils arrivent à pleine vitesse et manquent de me renverser. Leurs gentils messages d’encouragement ne suffisent pas à calmer ma peur. Gérer l’intensité de l’effort (on monte un mur tout droit !!) tout en anticipant la trajectoire de tout ce qui dégringole me demande beaucoup d’énergie.

Passé le col, c’est même pire : un single en dévers très pentu et des centaines de coureurs qui me font face en file indienne. Pas la place de passer et ils ont la priorité. Je dois me frayer un chemin. Ca frotte, ça pousse, ça bouscule. Je sens la colère monter et les forces qui m’abandonnent. Je n’étais pas prêt à ça . Même la présence de Mathilde que je croise tout sourire ne suffit pas à me calmer. Grrrrrrr !!!!

Enfin la bifurcation pour descendre au lac de l’Oule  !!!

Mais le calvaire n’est pas terminé, maintenant j’ai droit aux coureurs du 40 km qui arrivent par l’arrière. C’est l’avant de la course et ils courent au milieu des cailloux comme sur une piste d’athlé. Là encore, pas trop de fantaisie dans les trajectoires : la plupart du temps il n’y en a qu’une. J’ai une vive douleur au genou gauche, mes appuis deviennent précaires et mes réflexes de moins en moins vifs et j’entends « pardon, pardon, PARDON, PARDOOOOOON ». C’est fini la bienveillance entre coureurs. La moutarde me monte au nez et au bout d’un moment je me surprend à gueuler « t’as qu’à passer où tu veux c*****, moi je bouge pas » … ambiance !

A force d’hyper vigilance sur ce qui ce passe à l’arrière, je finis par deux fois glisser, tomber et me faire une petite entorse à la cheville gauche … et M*****E !!! pas maintenant, pas comme ça !!

Le lac d’Oule apparaît enfin. Je tourne la tête à gauche : le début de la remontée du dernier col … un  mur tout droit dans la prairie. Plus de force, plus de jus, à bout de nerfs, je craque, je pleure, j’en ai marre, mais quelle galère !!! Et à côté de moi, un type sur le 120 avec un bandage au genou droit, les deux bâtons en guise de béquilles, le visage marqué par la douleur en train d’aborder ce mur sur une jambe.

Lui : j’aimerais tellement aller au bout mais ça va être vraiment compliqué, ils vont jamais me laisser repartir à Merlans …

Seb, prend ta leçon de courage !!

Merlans apparaît. C’est la fin du Néouvielle. J’aurais tellement voulu que ce soit un feu d’artifice ce check-point (j’y avais passé deux jours l’an passé et un lien fort s’était créé avec les bénévoles). Au lieu de ça, je me suis contenté de saluer les gens et je me suis isolé. Besoin de faire le point.

Le col de Portet et la dernière descente sur Vignec

Je quitte Merlans les nerfs à vif, je marche tel un vieillard de 90 ans. Les coureurs du 40km me tapent dans le dos et m’encouragent. J’arrive à peine à leur sourire mais ça me fait chaud au cœur.

Dans cette dernière montée vers le col de Portet, je gamberge : Séb, c’est la fête du trail, il en faut pour tout le monde. Et t’as pas le droit de tout mettre en l’air juste par égoïsme. Non on ne te déroulera pas le tapis rouge à toi parce que tu fais le 120. Les 40 aussi ont droit de faire leur course.

Cette dernière descente, je la connais par cœur. Elle est plutôt roulante, pentue et demande de l’engagement. Si je la subis, debout sur les freins, avec les 40kms qui me dépassent comme des avions, ça va être l’enfer. Séb, c’est pas si long, et si tu tentais de la faire cette descente ? Et si toi aussi tu t’engageais ? Tu peux le faire. Tu DOIS pouvoir le faire !!!!!

Check-up … Les cuisses ? J’en ai encore en réserve !! Les genoux ? Ça pique à gauche mais voyons si j’adapte un peu la position, ça devrait le faire. Le cardio ? Il est nickel, il tiendra si je pousse la machine.

Passage du col. Les espagnols présents en nombre donnent de la voix et je me lance, masque du guerrier, regard noir, larmes aux yeux, mâchoires serrées … Séb, t’as pas mal et tu vas le faire, t’as pas mal et tu vas le faire !!

C’est parti … et à partir de là, non seulement pas un seul concurrent du 40km ne m’a doublé mais c’est plutôt moi qui en ai enrhumé quelques-uns dans les pentes les plus fortes des hauteurs de Soulan.

Les kilomètres défilent à une vitesse hallucinante : 6.40’/km, 6.20’/km, 5.40’/km, … et même 4.20’/km dans le village de Soulan !!!

La traversée sur la route du village de Soulan se fait  tellement vite que je suis gêné par les voitures qui roulent au pas. J’en reviens pas.

La pente devient à nouveau raide en arrivant à Vignec. Ça commence à tirer mais je serre les dents. Je vais faire cette descente en moins d’une heure. J’ai jamais fait ça. Record battu !!!

L’arrivée

Vignec. Un panneau annonce l’arrivée à 1800m.

L’euphorie retombe, ça devient dur, ça tire. Je monte les genoux. « Allez Séb, jusqu’au bout » (ça tourne comme ça dans ma tête)

Et là ! Miracle !!! Un ange gardien apparait : un coureur du 40 arrive à ma hauteur et me dit :

–       Lui : c’est bien ça, je ne rêve pas, tu fais bien le 120 et t’as encore la force de doubler tout le monde en descente, chapeau !!

–       Moi : oui mais là je suis au bout. J’ai tout donné. La dernière ligne droite va être compliquée.

–       Lui : ah mais tu vas pas baisser les bras maintenant. Allez accroche-toi, je t’emmène jusqu’à l’arrivée !!

… et voilà comment j’ai fini le dernier kilomètre le long de la Neste d’Aure à 11 km/h jusqu’à la ligne en volant presque (je ne sentais plus rien), au grand dam de mes parents qui m’ont à peine vu et qui auraient bien voulu que je passe plus doucement pour en profiter avec moi

End of the story !

Bilan : 2 kg perdus, la banane à l’arrivée et j’arrive à monter/descendre les escaliers 2 jours après (si, si )

Heureux d’avoir connu tant de moments de joie, heureux également d’avoir eu à me confronter à mes limites et à rechercher des solutions au plus profond de moi-même car c’est aussi ça l’ultra.

Deux ans que je cogitais ce projet …

Huit mois d’une préparation chaotique, des moments de doute, de la discipline physique et mentale quotidienne pour être prêt le jour J.

Un projet qui m’a rempli complètement, entièrement … et voilà c’est fini !

Je sais que ça m’a transformé et si je ne devais retenir qu’une leçon :

Tes rêves doivent toujours être assez grands pour que tu ne les perdes pas de vue.

… c’est pas de moi, c’est d’Oscar Wilde !

Et maintenant ? Repos et je vais prendre le temps de la réflexion … c’est tout un univers qui s’ouvre alors je ne veux pas me précipiter. Ce qui est sûr, c’est que j’ai adoré et que j’y reviendrai

Je laisse le mot de la fin au très inspirant Emir des Lapins Runners : “Pourquoi on fait de l’ultra ?”

3 Comments

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Superbe récit, ça donne envie… Ça tombe bien, je suis inscrit à l’édition 2019 ! D’ailleurs, aurais-tu des conseils dans la préparation (mentale ou physique) pour aborder cette aventure de la meilleure des manières ?

Merci beaucoup Yann Bravo pour ton inscription, ce parcours est magnifique, tu vas te régaler ! Pour les conseils, oui j’en ai pleins Je t’écrirai prochainement en messagerie privée pour te les donner …

Magnifique récit et chapeau pour ton finish de champion…comme quoi on trouve ses ressources que si on tente d’aller les chercher.
Un grand Brabo

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