Gandalf

Je cours à perdre haleine sur ces sentiers tortueux de la Colline du Barry. J’arrive péniblement à suivre Fabrice – Grand Organisateur de cette belle fête de la course d’orientation qui s’annonce demain – aux aboies suite au coup de fil de deux de ses poseurs. Son visage serein avait soudain pris une toute autre couleur quand ses deux acolytes lui annoncèrent qu’un type leur courait après en hurlant à pleins poumons dans les flancs Est de la colline.

– Qu’est-ce qu’on fait chef ? Franchement il n’a pas l’air commode. Il nous course depuis le vallon d’en face !!

– Laissez tomber la pose et retournez à la voiture. On arrive tout de suite.

Nous approchons de la zone. Nous naviguons à vue dans ces sentes tentaculaires. Droite ou gauche ? Droite. Non, gauche ! Fabrice est blême. Je suis hyper concentré. Nous entendons des beuglements mais nous avons du mal à identifier d’où ils viennent. Puis au détour d’un virage apparaît … Gandalf !!

L’homme a les yeux exorbités, rougis par la rage et le visage déformé par la colère. Ses propos, que dis-je, les sons qu’il émet, sont incompréhensibles tant l’effort l’a poussé à bout de souffle. Mais nul besoin de décoder pour comprendre que nous sommes l’objet de son ire. C’est qu’il n’a pas l’air jeune. Soixante-dix ans. Peut-être plus. Une longue barbe blanche en pointe et des cheveux hirsutes bouclés de la même couleur. Il ne lui manque plus que le chapeau et la toge et nous avons face à nous le héros de Tolkien. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises …

Énormément de tensions dans ce premier échange. Avec Fabrice, nous nous taisons et le laissons déverser sa colère sur nous. Mon cerveau fonctionne à toute vitesse. Se concentrer sur ce qu’il dit. Faire en sorte qu’il se calme. L’écouter. Se taire. Le regarder sans bouger. Se baisser pour lui laisser l’ascendant. Même pas besoin d’échanger avec Fabrice. Il adopte la même attitude d’humilité. Ouf ! Nous sommes en phase.

L’homme parvient à contenir sa colère et retrouve son souffle. La voix fatiguée parvient à se poser mais le regard conserve toute la férocité d’une bête sauvage prête à bondir. Il nous explique qu’il est un mage guérisseur, que les terres que nous foulons lui appartiennent depuis des générations, qu’en aucun cas nous sommes autorisés à y pénétrer et surtout, surtout, que cet endroit est très dangereux (!!!!). Gloupssss (avalement de salive). Plusieurs voix se bousculent en moi :

– Euhhhhhh … j’ai parcouru la zone en long, en large et en travers il y a quelques semaines. C’est vrai que les pentes sont raides et qu’il y a des rochers, des falaises, tout ça, tout ça, mais quand même ! J’ai vu des endroits bien pires que celui-là !

– Tu es en train de nous manipuler, vieille branche. Si tu crois que l’on est né de la dernière pluie, tu te trompes !

– C’est qu’il est effrayant le bougre. Si j’étais toi, je ferais profil bas et je me garderais bien de chercher à en placer une.

Gandalf se met en branle et nous ordonne de le suivre d’un air autoritaire. Nous ne bronchons pas et lui emboitons le pas dans cet enchevêtrement chaotique de lacets.

Jeunes hommes, je me dois d’enrichir votre culture. Cet endroit est un sanctuaire Celte et autour de vous, vous avez de nombreux tumulus. Certains ne sont que de simples tas de cailloux, d’autres sont plus élaborés avec des alignements de blocs rocheux. Est-ce que vous iriez courir dans un cimetière ???

Je n’ai pas les moyens de clôturer plus de trente hectares. Je suis le président d’une association de préservation du site mais personne ne le respecte !!! Voyez-vous ce tumulus écroulé ??? Des motos se sont amusés à passer par-dessus !!! Une tombe millénaire, rendez-vous compte !!!

J’ai aussi un dolmen. Le deuxième plus haut de France avec ses neuf mètres cinquante ! Et bien, j’y ai retrouvé des broches pour faire de la grimpette !! Je suis exaspéré !!!

Fabrice et moi sommes contrits, plein de compassion pour cet homme. Quoi que l’on en pense, il est avant tout chez lui. En quelques mots, Fabrice tente de faire son mea culpa. L’homme finit par l’écouter mais sa surdité avancée ne facilite pas l’échange. Il continue sur sa lancée :

Je soigne des gens jusqu’à des milliers de kilomètres d’ici. Je suis moi-même surpris de la puissance de cette énergie.

Autour de vous, j’ai chargé un certain nombre de rochers. Voyez ce tas à votre droite !!! C’est un tumulus. L’extérieur est chargé positivement, alors que l’intérieur est chargé négativement. Si vous piétinez son centre, vous allez immédiatement être aspiré et vidé de votre énergie. Je vous le redis, c’est très dangereux !!!!! Si jamais, vous stationnez trop longtemps alors que je suis en train de charger cet endroit, cela peut même vous déclencher un cancer …

Silence de mort. Nous écoutons Gandalf religieusement depuis de longues minutes maintenant. Combien de temps s’est écoulé depuis notre rencontre ? Le téléphone de Fabrice ne cesse de sonner – toute l’équipe organisatrice attend ses instructions – mais il le laisse volontairement au fond de sa poche. Pas le moment, pas encore …

Ici, devant vous s’étend la vallée des énergies. Une rivière avec un fort courant y coule à quarante-cinq mètres de profondeur sous la terre. Elle dégage un puissant champ électromagnétique. Si vous passez en contrebas, vous allez vous vider de votre énergie. Si vous restez dans les hauteurs, au contraire, vous allez sentir votre énergie décupler. Des forces très importantes sont brassées dans cette vallée, vous savez !

Je regarde furtivement la carte. Une seule balise y a été positionnée, c’est la quarante-cinq (!!!!). Et me reviennent tout à coup en mémoire mes pérégrinations dans les parages deux semaines plus tôt pour contrôler les prébalisages posés par Fabrice – des tickets de papier blanc matérialisant le futur emplacement des balises. J’ai dû passer environ trente minutes dans la zone et quand j’en suis ressorti, j’étais complètement assommé. Plus du tout lucide. Incapable de faire le lien avec la carte, à mélanger tous les murets et les tas de cailloux. J’avais mis ça sur le compte de la fatigue. Même une pause de trente minutes pour casse-croûter ne m’avait pas permis de recouvrer tous mes moyens.

Gandalf est maintenant très calme. Bienveillant même. Il est suivi comme son ombre par un garçon lui aussi sorti de nul part. Bilbo ? Il nous apprend qu’il est son fils et qu’il maitrise l’énergie tout comme lui. Nous tentons une explication rapide et très simplifiée de ce qu’est la course d’orientation. Ont-ils compris ? Rien n’est moins sûr. Nous suivons le duo et Gandalf nous désigne un rocher en nous ordonnant de nous y assoir. Nous nous exécutons sans discussion.

Ici, vous êtes au-dessus de la vallée et ce rocher est très  chargé positivement. J’y viens régulièrement pour me ressourcer. Prenez le temps de recharger vos batteries vous aussi … et observez la vue … magnifique n’est-ce pas ?

Certes, mais nous avons maintenant du pain sur la planche : près de cent cinquante coureurs vont se déverser dans la zone demain à dix heures. Il est dix-huit heures et tous les circuits sont à reprendre. Quelle est l’étendue des dégâts ? Le temps de délimiter proprement la zone interdite en parcourant ses bords avec notre hôte et de se rendre compte que ce sont dix balises que nous ne pouvons plus utiliser. Allez au travail, la nuit va être courte !!!

A peine le temps de prendre congé que Gandalf et Bilbo disparaissent dans les fourrés comme ils sont apparus. Nous retournons au pas de charge à la voiture garée un peu plus haut. J’ai le sentiment d’avoir vécu un moment irréel. Je me sens bizarre et j’ai des sensations nouvelles : mes mains sont rouges et vibrent. Je sais que je suis sensible à l’énergie et j’avoue être troublé par ce qui vient de se passer.

Epilogue

Ce week-end était mon baptême de contrôleur d’une course nationale – j’étais évalué par Luc qui était mon tuteur – et je n’ai pas été épargné Le temps d’expliquer la situation à l’équipe organisatrice, d’envoyer les équipes de pose alors que la nuit tombait – histoire de complexifier un peu plus leur tâche – nous nous retrouvons dans une grande salle pour trouver un plan B.

Une moitié des parcours n’est pas impactée. Ouf ! c’est déjà ça de sauvé. Sur la dizaine restant, cinq sont repris “à la main”, carte par carte et cinq autres sont re-conçus sur ordinateur.

Et comment on va imprimer ? On n’a pas assez de papier et quelle imprimante utiliser ?

Et c’est comme ça que nous nous sommes retrouvés à une heure de route dans une caserne de pompiers pour réimprimer les cinq circuits manquants au dos des cartes existantes préalablement raturées au marqueur pour éviter toute confusion. Luc étant parti se coucher à minuit pour superviser la pose des boitiers aux aurores, j’ai pu profiter d’une grasse matinée … jusqu’à sept heures trente après quatre heures d’un sommeil de plomb

Le dimanche, jour de la course, tout s’est déroulé normalement. Pas d’incident technique, pas d’accroc, pas de problème avec de l’encre qui ne tient pas sur la carte. Les coureurs discutaient CO une fois la ligne d’arrivée franchie, sans prendre la mesure du plan d’urgence qui avait été déployé dans la nuit pour leur assurer une course normale le jour J. Et grâce à ce changement de dernière minute, les circuits initialement beaucoup trop longs devenaient finalement étalonnés dans des proportions plus raisonnables. La lumière de Gandalf éblouissait l’événement de toute sa force.

Fabrice : Tu te sens comment ?

Moi : Ça va !! Étonnamment pas fatigué, très calme et lucide et même !!!

Fabrice : Pareil pour moi !

 

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Bravo Seb, pour votre tolérance, votre humilité, humanité sans parler de votre réactivité et bonne volonté ! Et merci aussi pour ce vivant récit de votre aventure extra ordinaire.

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