Marc serre-file au Grand Raid des Pyrénées

Le serre-file : cet ami qui vous veut du bien

Se faire rattraper par le serre-file, la hantise de tout trailer. C’est souvent synonyme de contre-performance. La fierté tombe en berne. Un sentiment de honte peut même venir vous plomber (“que vont penser mes amis ?”). Et votre estime de soi peut en être durablement touchée. Pourtant le serre-file peut avoir un rôle essentiel dans votre réussite. Zoom sur le rôle de ces bénévoles qui vivent cette expérience comme un réel engagement.

Quand la lucidité est encore là

La honte du dernier

100 Miles Sud de France 2019. Je prends un départ calamiteux. Les premiers kilomètres sont en descente et les sensations ne sont pas là. Je me retrouve rapidement décroché. Une poignée d’autres dérive encore plus loin derrière moi. Au bout de deux heures, alors que je peinais à trouver mon chemin en compagnie de 3 autres compagnons d’infortune à cause d’un balisage accidentellement retiré, je vois arriver 2 serre-files. Nous sommes donc les derniers.

  • Moi : Qu’est-il arrivé à ceux qui étaient derrière ?
  • Eux : Ils se sont trompés avec l’absence de balisage. D’autres serre-files sont partis à leur recherche. Du coup, c’est vous qui fermez la marche.

Coup de massue et double-peine. Non seulement j’avais du mal à tenir le rythme de ce gruppetto et je me posais mille questions, mais j’étais aussi le dernier. Il n’y avait donc pas plus lent que moi. Ce fameux discours interne négatif s’est mis en route et aurait pu me faire couler. Mais c’était sans compter sur une solide stratégie de course établie à l’avance : je voulais absolument ne pas dépasser 70% de ma réserve de fréquence cardiaque. Cette conviction d’être dans le juste m’a permis de traverser cette heure difficile de questionnement sur ma capacité à aller au bout.

100 Miles Sud de France - avec le serre-file

Comment ne pas subir la présence du serre-file

Tout simplement en anticipant cette situation.

Dans le cas précédent, ce n’était pas une grosse surprise : je pars systématiquement en fond de peloton et il n’est pas rare que je vois les serre-files trois virages en-dessous dans la première côte. Le scénario est toujours le même. Je le sais. Et pourtant j’ai eu du mal à imaginer les voir fondre sur moi.

Anticiper signifie évaluer avec honnêteté les chances de faire un bout de chemin avec eux et convaincre l’égo que ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

Pourquoi progresser avec le serre-file est une bonne nouvelle ?

Ils sont cette ligne de vie derrière laquelle la course n’existe plus, les derniers remparts avant d’être exclu de la course. Vos ange-gardiens en quelque sorte. Comme pour un apprenti-nageur rassuré par la présence du bord de la piscine, la lanterne rouge va pouvoir compter sur la présence de cette “béquille” pour progresser à sa guise.

Les serre-files peuvent :

  • donner le rythme, vous entourer de leur énergie ou au contraire s’effacer derrière vous pour ne devenir que votre ombre,
  • vous encourager, vous changer les idées en alimentant la discussion ou au contraire permettre au silence de s’installer et laisser le coureur plonger dans une introspection nécessaire,
  • répondre aussi aux demandes d’information sur la course, les barrières horaire, les distances et les dénivelés car ils sont en général des trailers expérimentés qui connaissent très bien l’épreuve.

Ils seront cette aide précieuse pour vous remettre la tête à l’endroit et repartir de l’avant.

Le serre-file est comme un filet de pêche

Comment amadouer son égo ?

… En pratiquant la visualisation et en portant un regard intérieur sur ce qui se passe à l’intérieur du corps.

Je vous propose ci-dessous une méthode possible pour vivre cette expérience par la visualisation :

Installez-vous confortablement assis sur une chaise, le dos droit, les pieds à plat sur le sol, les mains sur les cuisses

Fermez les yeux

Observez votre respiration sans chercher à la modifier :

  • Où est-ce que ça respire ? Abdomen, thorax, narines …
  • Comment est votre respiration ? Ample, courte, fluide, saccadée …

Puis laissez venir des images de vous en course.

Vous vous retournez. Les serre-files sont là avec vous.

Observez ce qui se passe dans votre corps :

  • Y a-t-il des émotions qui montent ? Si oui lesquelles ?
  • Des pensées apparaissent-elles ? Accueillez-les comme elles sont sans chercher à les modifier. Elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, ce ne sont que des pensées.

Portez votre attention sur les serre-files? Voyez comme ils sont souriants et chaleureux.

Détaillez leurs visages radieux et sereins.

Ecoutez leurs conseils et leurs encouragements.

Laissez-vous porter par leur présence bénéfique.

Retournez dans le corps et observez nouveau ce qui se passe :

  • Scannez les émotions
  • Détaillez les pensées

Faites autant d’aller-retour images/sensations que nécessaire.

Quand vous estimez que c’est suffisant, faites trois respirations amples et ouvrez les yeux.

Méditation en lotus

Vous restez maitre de la relation avec le serre-file

Prenez bien conscience que vous êtes complètement libre de décider du type de relation que vous voulez avoir avec eux.

Vous êtes introverti, avez besoin de calme ou il est très important pour vous de vous connecter au champs des oiseaux et à votre environnement. Dites-le leur clairement et ils s’adapteront.

Vous êtes au bout de vos forces et vous avez besoin de stimulation pour continuer à avancer. Là encore dites-leur de vous parler encore et encore et ils s’exécuteront pour vous faire oublier l’ici et maintenant trop douloureux. Ils vous projetteront sur un après-course plus doux par exemple.

C’est à vous de décider la distance que vous voulez mettre avec eux. Vous dictez les règles et ils s’exécutent.

Et en fin de course quand je suis au bout de ma vie ?

A ce stade-là de la course, votre expérience n’a plus rien d’une promenade de santé. Votre niveau de lucidité est au plus bas et vous n’avez plus la main sur quoi que ce soit, encore moins sur le lien à avoir avec des serre-files. Vous subissez tout ce qui se passe et très honnêtement, vous n’êtes plus maitre de votre destin.

Epuisée

Explications …

Pour en arriver là, vous avez flirté au moins avec les dernières barrières horaires. Vous vous êtes posé mille fois la question si vous aviez réellement une chance de passer la suivante ou d’atteindre la ligne d’arrivée dans les temps. Votre vitesse de progression est minimale et il est fort probable que vous soyez handicapé par une blessure (ampoules, douleurs articulaires, hématomes lors d’une chute …) ou des contractures (des quadriceps hors d’usage incapable de résister aux impacts en descente). Je ne parle pas du moral qui est au plus bas et du discours interne qui vous somme de mettre le clignotant car vous avez dépassé vos limites physiques depuis bien longtemps. Je ne parle pas non plus de ce questionnement perpétuel sur l’atteinte durable ou non à votre intégrité physique (“est-ce que le jeu en vaut VRAIMENT la chandelle ?“).

Votre destin ne vous appartient plus

J’aimerais vous faire prendre conscience qu’à ce moment-là, votre destin appartient désormais entièrement au serre-file. Il va démarrer son tronçon au ravitaillement auquel vous êtes arrivé au ras des barrières et vous a observé attentivement.

Le serre-file peut avoir deux attitudes :

Pessimiste

Il se projette sur la galère que va représenter le “fardeau” de vous porter psychologiquement, voire physiquement jusqu’au tronçon suivant et va tout faire pour vous dissuader de continuer. “Dans votre état, il n’est pas raisonnable de continuer. La descente est terrible et vos chances d’arriver à temps en bas sont nulles“. Si vous êtes trop fragilisé et que votre motivation à aller au bout n’est pas en béton armé, vous ne saurez pas argumenter et vous vous laisserez bercer par les douces sirènes de l’abandon. Délivrance à court terme certes … mais douleur et regrets à plus long terme, c’est certain.

Optimiste

Il est en forme et veut un maximum de monde à l’arrivée, alors il va vous pousser et vous porter pour vous remettre la tête à l’endroit autant que possible. Le serre-file va vous aider à vous projeter sur l’après … après la douleur, après le chemin de croix que représente cette fin de course. Il va trouver le levier qui va vous permettre de vous remettre en marche. Cette visualisation de l’après (gloire, satisfaction, admiration des proches, un bon lit, une bonne douche, un bon repas, que sais-je …) va vous aider à transcender vos douleurs et vous faire entrer dans une transe positive. Une sorte d’hypnose dupant vos perceptions sensorielles.

Ça peut ressembler à la loterie, c’est vrai. Mais ça ne l’est pas vraiment. Dans son observation de votre attitude, le serre-file ne va poser qu’une seule question :

“Est-ce que vous vous sentez de continuer ?”

… Avec sa variante “Comment vous vous sentez ?“.

La question fatidique du serre-file

Souvent, il n’a pas besoin d’attendre la réponse pour savoir. Tout se lira dans votre regard. La lumière s’allumera … ou restera définitivement éteinte … parfois accompagnée d’un OUI ou d’un NON très clair, plus souvent d’une réponse confuse.

S’il vous embarque avec lui, il prend une responsabilité : celle de vous ramener sain et sauf au prochain poste de ravitaillement ou à l’arrivée. Entre les deux, point d’hélicoptère ou d’abandon possible. Et parfois, il faudra 5 ou 6 heures pour relier les deux points. Comprenez qu’il dépensera une énergie incroyable dans la relation qu’il va construire avec vous.

Alors si le serre-file vous dit NON, vous lui en voudrez probablement sur le moment mais il vous aura peut-être sauvé la vie : il ne se projetait tout simplement pas dans cette aventure avec vous dans l’état qu’il devine de vous. Un peu comme un psy qui refuse de vous prendre en patient car il sait qu’il ne pourra pas vous apporter ce que vous recherchez.

Conclusion : la relation avec le serre-file

Le serre-file et la lanterne rouge forment un binôme indissociable et la relation doit fonctionner coute que coute une fois l’engagement pris de vous porter jusqu’à la prochaine barrière horaire … Vous avez une responsabilité en tant que coureur pour faire de cette relation une force tant que vous êtes lucide et maitrisez la situation. Si vous êtes dans une mauvaise passe et que la lumière ne s’allume plus dans vos yeux, le choix de la relation et son issue ne sont plus de votre ressort et vous devez l’accepter.

Avatar Séb

4 réflexions sur « Le serre-file : cet ami qui vous veut du bien »

  1. Le serre file qui vous veut du bien ,quel plaisir de te lire , j’y retrouve tous les ressentis de notre nuit de serre file au GRP ! Tout comme les années précédentes d’ailleurs
    J’ai souvent eu les serre file avec moi ds de nombreuses courses, mais souvent plus au départ qu’à l’arrivée , la mise en route étant toujours difficile,un vrai diesel , c’est très souvent intéressant car connaissant les lieux ils t’apprennent plein de choses sur la région … Par contre hélas il arrive que ce ne soit pas toujours ainsi , j’ai connu les “si vous n’accelerez pas ,vous ne passerez pas la barrière horaire “répétitifs …ce monsieur était pressé !
    En tout cas récit très intéressant ! Merci

    1. Merci Nicole ! En effet, que d’émotions vécues durant cette fameuse nuit ! J’en ai encore des frissons en y repensant.
      J’ai aussi partagé une expérience de serre-file avec un “père fouettard” en début de course. Il saoulait tellement les concurrents qu’ils s’arrachaient à tour de rôle pour ne plus être le souffre-douleur de leur bourreau

  2. Super article. Bravo Sébastien.
    Peut-être aurons-nous l’occasion de se croiser sur un ultra trail.. mais le plus loin possible du serrefile si on peut

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